Démarche artistique
Mon travail s’enracine dans une relation profondément sensorielle à la matière. Depuis l’enfance, l’argile constitue pour moi un territoire d’expérience et d’ancrage, un espace où le corps trouve sa mesure et son rythme. Modeler ne relève pas d’un simple acte de production formelle : c’est une manière d’entrer dans un état de présence, de silence actif, d’écoute attentive au monde. Chaque pièce naît de cette disponibilité intérieure, dans un va-et-vient constant entre l’intime et l’altérité, entre le geste solitaire et la perspective d’une rencontre.
La céramique devient ainsi un lieu de passage. Elle relie le corps à la matière, le temps vécu à celui qui s’ouvre devant l’œuvre, l’émotion intérieure à la résonance qu’elle provoque chez le regardeur. Mes formes occupent cet entre-deux : elles se situent dans l’intervalle, à l’endroit précis où quelque chose bascule. J’y cultive une tension maîtrisée : entre élan et immobilité, puissance et fragilité, apparition et effacement. Il ne s’agit pas de représenter, mais d’évoquer cet instant suspendu ; le seuil, le point d’inflexion, le moment où une transformation est imminente.
À travers elles, j’explore une force intérieure discrète mais déterminée, une combativité silencieuse, une énergie contenue prête à se déployer. Le féminin s’y manifeste comme un champ de tensions fécondes : vulnérable et indestructible à la fois, délicat et souverain. J’interroge l’élan vital, la capacité de métamorphose, la résistance face aux pressions visibles et invisibles. Les formes du corps, de la vague, de la spirale, du mégalithe ou de la sphère traversent mon vocabulaire plastique. Elles traduisent une fascination pour les dynamiques qui nous habitent (désir, volonté, instinct, puissance de génération autant que pour les forces naturelles : l’eau, le vent, les marées, la roche, l’érosion. L’univers marin, minéral ou sylvestre affleure ainsi comme une mémoire archaïque.
Le geste constitue le cœur battant de ma pratique. Je travaille principalement le grès chamotté pour sa densité et sa capacité à retenir l’empreinte du mouvement. Cette matière solide porte la trace, enregistre les pressions, conserve l’intensité du contact. Les engobes, les oxydes et les jus de porcelaine me permettent d’explorer une palette nuancée, dominée par les bleus, les noirs et les blancs : couleurs de la profondeur, de la nuit, de la lumière et de l’eau.
La surface devient un champ d’expérimentation. Elle peut être striée, entaillée, lissée, fissurée, comme soumise à des tensions internes. J’y inscris des empreintes (textiles, dentelles, végétaux, fragments minéraux) qui introduisent la notion de trace et de mémoire. L’objet initial s’efface pour ne laisser subsister que son empreinte : une présence fantomatique, un souvenir incorporé à la terre. La dentelle occupe une place singulière : elle apporte une densité graphique tout en demeurant aérienne, convoquant une symbolique du féminin qui dialogue avec la force tellurique du grès.
À travers ces œuvres, je cherche à offrir une expérience sensible. Je privilégie l’allusion à l’explication, l’espace au discours. Le silence, le mystère et l’inachevé sont essentiels : ils permettent à chacun d’y projeter sa propre mémoire, ses émotions, son rapport intime au temps. L’œuvre n’impose pas un récit ; elle ouvre un champ de résonances.